22/10/09

Le bistrot des états d'âme

Toujours le même cycle sans fin, un rituel matinal qui se reproduit chaque matin. J'entre dans le bar et commande mon café serré, celui qui saura venir m'administrer le coup de fouet salvateur pour ouvrir une nouvelle journée de travail.

Je l'aime ce petit bistrot. Jadis, des volutes de fumées couraient se perdre au plafond. A présent, l'atmosphère transparente et sans consistance du politiquement correct règne en maître. Malgré tout, je continue à apprécier ce coin perdu en retrait au fond d'une petite rue. Au comptoir, toujours les mêmes personnes usées par le bagage des jours perdus et regrettés . Ils jettent sur le comptoir leurs états d'âme, galets arrondis et polis à la perfection par les flots aléatoires de la vie.

Les senteurs généreuses du sombre breuvage viennent flatter mes narines, les invitant à d'étranges voyages que nul ne saurait partager. Sur le zinc rayé par les incessants arrimages des poivrots de quartier, j'observe le reflet dépoli de mon visage. Impossible de distinguer dans ce miroir des anonyme de passage les ravages de la nuit précédente. Les cernes n'existent plus ; les rides soucieuses sur le haut de mon front dégarni sont évanouies. Comptoir, ô mon comptoir, dis-moi que je suis le plus beau.

Une vieille radio crachote par ses hauts-parleurs crevés les anciens tubes d'une époque révolue. « I'm not in love » sussure vaguement à mes oreilles le groupe Ten CC. J'esquisse un vague sourire tout en portant la tasse à mes lèvres. De lourdes odeurs de malt flottent autour de mon voisin de bar. Ces pieds sont enracinés dans le plancher. Fixé dans une totale immobilité, son bras droit semble doué d'une vie autonome. Avec des intervalles aussi réguliers que celui d'un métronome, il s'avance vers son demi, s'en saisit, l'amène à hauteur de visage pour boire une goulée, et enfin le repose sur le comptoir. Un peu de mousse s'accroche à sa fine moustache brune.

Autour d'une table au fond de la pièce, deux réguliers disputent une partie de carte acharnée. Des jetons colorés sont jetés sur le tapis de jeu élimé. Quelques éclats de voix retentissent parfois quand le destin vient s'en prendre un peu plus injustement à l'un des joueurs, contrarié de se voir forcer la main.

Dehors, les premiers rayons du soleil dardent déjà. A contre-cœur, il me faut remettre le champ de ma vie sur « Play », quitter cette pause intemporelle. Au milieu des galets épars, je dépose une pièce et quitte le bistrot des états d'âme.

28/09/09

La marelle


L’enfant marche seul dans la cour de maternelle.
Dans sa tête, il imagine de somptueux cadeaux.
Cachée dans sa main, une craie dérobée au tableau.
Sur le goudron, il trace avec soin une marelle.

Il veut partir de la terre, se rendre au ciel,
Tracer sa grande odyssée sur le bitume.
L’absence a comme un goût d’amertume,
Le désert de son cœur s’étiole en sel.

Il jette le caillou sur le tracé de son voyage.
Ici même, sa petite maman est repartie.
Sur cette case, elle s’est diluée dans la vie.
Ses tendres baisers se fanent dans la cage.

A cloche-pied sur les ailes d’un ange,
Il escalade les nuages vers les cieux.
L’enfant sourit ; il est enfin heureux.
Ses camarades rient de cet être étrange.

27/08/09

Le blues du vieil homme

Il enfile son vieux chapeau de feutre et tire une longue bouffée de sa cigarette. Son regard embrasse les passants qui défilent devant lui. Ils passent, indifférents. A peine est-ce si certains lui font l'aumône d'un vague regard piqué de curiosité. Dans sa barbe de quelques jours, l'homme esquisse un vague sourire. Ces badauds ne le savent pas encore mais d'ici quelques minutes, il sera le seul roi de cette place. Cependant, rien ne le presse. Il laisse le temps filer autour de lui, ce temps insaisissable auquel il refuse de se soumettre. Le soleil décline mais il est encore suffisamment présent pour que les lampadaires restent éteints. Derrière lui, une façade d'église; une de ces nombreuses églises qui parsèment la ville. Des grappes de touristes entrent et sortent de celle-ci. Appareils photos dégainés, flashs qui crépitent pour tenter de fixer un fragment de temps sur la pellicule, un éphémère éclat de vécu qui pourtant finira par s'oxyder dans les mémoires de ces voyageurs en transit dans son monde.

De sa cigarette presque entièrement consumée, il aspire une dernière bouffée. Acteur de sa propre pièce de théâtre, il se prépare à entrer en scène. Les pavés centenaires sont ses planches, la nuit tombante son ouverture de rideau. Il s'assoit sur les premières marches de l'église. Il peut surprendre certaines pensées qui l'imaginent faire la manche et quémander quelques malheureuses piécettes. Derechef, il sourit. Personne n'attend encore après lui. Pourtant, dans peu de temps, son public sera là. Contre toute apparence, il sera celui qui accordera une obole, quelques morceaux de rêve.

Ces doigts se mettent en position. Malgré la corne de ces années passées à forger la musique de ses amours perdus, de ses attentes à jamais suspendues, le contact des cordes le fait à chaque fois frissonner tel un couple de vieux amants qui ne cessent de s'aimer et de vibrer aux accords de l'autre, transcendant le temps qui s'écoule. Les premières notes retentissent dans la chaleur de cette soirée d'été. Le spectacle de la rue s'est mis en pause. La guitare converse avec les gargouilles grisâtres. Les notes s'envolent, cristal sonore se répandant autour de lui. Les yeux mi-clos, il aperçoit un couple faire halte sur un banc à quelques mètres. Ils se tiennent par la main et écoute cette ballade impromptue. De ses cordes vocales ébréchées par les doigts râpeux du whisky, une voix rauque vient enlacer la mélodie de sa guitare. Les accords pleurent, sublimes. Ici-même, il se revoit embrassant pour la première fois cette jeune fille rousse. Sa peau avait un goût de pêche assaisonné aux tâches de rousseur. Ses lèvres charnues sur lesquelles se promenait sa langue étaient un lit de roses fraîches où il venait s'égarer. Oui, c'était ici, un passé révolu qu'il conserve dans l'écrin de ses chansons.

Depuis combien de temps est-il là en train de jouer ? Il n'en a cure. Tandis que le rang des spectateurs ne cesse de grandir, il danse avec le souvenir de cet ange aux cheveux flamboyants, ce joyau de jeunesse incrusté dans son cœur et qui se brisa, transperçant son futur et l'emmenant là où jamais il ne pourra l'atteindre, sur des flots rougeâtres en furie.

Et tandis que par une nuit estivale, sur les marches d'une église, un vieux chanteur de blues fait vibrer sa guitare, lui arrachant des sanglots d'une rare beauté, une grand-mère aux bras piquetés de tâches de rousseur narre son premier amour perdu à sa petite fille rousse.

31/07/09

Une plage comme tant d'autres


L’automne
Une plage comme tant d’autres
Quelques promeneurs du dimanche déambulent
Des traces de pas dans le sable détrempé
Le bruit des vagues plus bas sur le rivage
Les cris aigus des mouettes dans le ciel
Sur la digue des gouttes de pluies s’écrasent
Un chien en vadrouille lève la patte
L’odeur des goémons humides flotte dans le vent
Il balaye les feuilles éparses de la saison morte

Les mains dans les poches, je marche
Le long de cette plage parmi tant d’autres
J’avance vers cette jetée de rochers noirs
Langue râpeuse se jetant dans l’océan
Il y a une décennie je me souviens
Une décennie qui n’est pourtant que hier
Ta silhouette est encore gravée dans le granit
Celui de ces rochers, celui de ma mémoire

Je m’assois en tailleur juste sur le bord
Le ressac de la marée lèche mes jambes
Souvenirs qui défilent sans relâche
Tu sais je n’ai rien oublié
Le sel de ton regard sape mon présent
Mon cœur est rongé de ton absence

La ligne d’horizon tremblote légèrement
Etendre mon bras comme pour la toucher
Ne rencontrer pourtant que le vide
Si le sel de ton regard s’est évaporé
Celui de mes larmes commémore ton nom

Un crabe vert erre entre les algues
Tandis que la nuit commence à tomber
En retrait sur un banc de sable
Un musicien me regarde en souriant
Des vagues accords de cornemuse
Se mirent dans le reflet de l’eau

Il me semble que mon corps a froid
Je me recroqueville
Position fœtale
Mon amour…

30/07/09

Cirrhose du temps passé

Toujours les mêmes paysages couleur cendre
Les bouts incandescents des cigarettes rougeoient
Yeux rougeâtres miroitant dans des regards tendres
Les fumées s’envolent dans les airs et tournoient

Les haut-parleurs crachent leurs notes binaires
Des couples improbables s’agrègent sur la piste
Des corps, une écume de chaleur diffuse dans l’air
La scène tant rejouée expire dans un soupir si triste

Toujours les mêmes regrets aux couleurs trépassées
Dans cette boîte de nuit, je m’étire jusqu’à dislocation
Le verre de whisky se vide dans mes larmes asséchées
Dansez jeunesse, profitez de ces doux moments d’été

Ma propre vie s’est arrêtée, suspendue sur un point-virgule
Balafre béante, ouverte sur le gouffre d’une vie en chute libre
Sur cette fille frivole qui danse, le temps a jeté son opercule
Elle fut moi avant que l’alcool ne m’ôte mon dernier rire.

27/07/09

Le réservoir à matière

Dans les rues, je compose ma mixture. Chaque passant traversant mon éphémère existence est aspiré dans le réservoir à matière de mes lignes qui n'existent même pas encore.

Cette petite vieille sur le trottoir d'en face jamais ne saura que je la dépouille de ses rides, toutes ces strates de son passé, pour les déposer au fond du réceptacle de mes muses. Le jour où elle viendra à s'éteindre, elle continuera pourtant à vivre à travers l'encre de mes projections. Notaire de ses regrets, je suis le dépositaire de son intimité.

Ce jeune couple se volant des baisers langoureux sur un banc ne peut deviner qu'un homme, sans même les toucher, simplement en passant à leur côté, va leur dérober cette passion et la faire fermenter dans la cuve des désirs en attente. D'ici quelque temps, quand leur amour se sera flétri, il persistera à leur insu dans les courbes de mes mots.

Quand à cet homme allongé sur une bouche de métro, rongé par la misère, aux bras squelettiques qu'il n'a même plus la force de les tendre dans le vide de son prochain, il ne pourra sentir que je le dépouille de ses derniers bien. La souffrance, cette sensation de faim lui déchirant l'estomac, l'espoir assassiné qu'il traine derrière lui tel un boulet, tout ce patrimoine du pauvre, je m'en saisi et le rajoute dans la gibecière de mes rapines quotidiennes.

Ainsi, chaque soir, une fois reclus dans le lupanar de mes égéries, je vide le butin de mes larcins dans le réservoir à matière. Ils viennent rejoindre les rides de toutes ces vieilles croisées au hasard de mes pérégrinations et qui croupissent là, ces amours déjà faisandé des couples enlacés dans les lieux publics ainsi que les afflictions et les tourments des hères échoués sur les rivages asséchés de la société. J'actionne le pressoir qui vient écraser toute cette macération. Au fond du réservoir s'égoutte l'encre qui viendra donner consistance à mes écrits. Je rempli mon stylo, ce stylo qui jamais ne me quitte. Sa plume est fabriquée à partir des métaux de mon enfance et sur sa surface, en arabesques entrelacées, courent les songes de ma destinée. Une goutte d'encre perle au bout de la pointe, larme sacrée renfermant la mémoire de cette humanité saisie à vif.

Le stylo vient s'apposer sur la feuille blanche, vierge allongée et offerte à son amant. Dans une infinie tendresse, elle se laisse déflorer et la plume, tout en l'aimant, vient la transcender avec sa précieuse semence.

20/07/09

Les bulles cristallines

L’homme s’était installé au coin d’une rue. Quelques flocons balayés par le vent trainaient dans le ciel, comme refusant de venir choir sur le trottoir détrempé. Il faisait froid. Les passants défilaient, automates réglés dans des trajectoires prévisibles. Leurs silhouettes courbées, dérisoire armure pour se protéger de la morsure de la bise, dessinaient un court instant une ombre agonisante sur les murs des immeubles.

Devant son étal de fortune, l’homme attendait, serein. L’étoffe du temps semblait se déchirer à son approche, se fracasser contre le mur d’une réalité insaisissable. Il regardait ces fragments d’existence voler, aussi hagards que ces flocons neigeux se perdant dans sa chevelure cendre. Parfois, il arrivait qu’une âme un peu plus flâneuse mette son pendule à l’arrêt pour contempler son inventaire. Ces âmes étaient d’autant plus magnifiques que rares.

Les sphères cristallines posées sur son inventaire éclataient en couleurs chamarrées. Des pétales d’un rouge sanguin, des corolles de lilas, des rayons d’un jaune chaleureux, des étoiles d’un blanc lunaire dont les branches s’étiraient en folles arabesques parme, toutes ces formes se mêlaient, s’entrelaçaient dans une danse lascive avant d’exploser en une multitude de projection pastelle.

Bien que semblable, aucune n’était identique. Toutes avaient leur particularité. L’homme les connaissait chacune dans le moindre détail. A sa gauche, il plaçait toujours celle aux coloris les plus fantasmagoriques. A travers la surface de la sphère, son regard y lisait des histoires aux senteurs de légendes. Des korrigans venaient s’accrocher aux parois arrondis ; des licornes aux longues crinières galopaient sur la voute argentine, des lutins s’agitaient autour d’un feu. A sa droite, il avait l’habitude de mettre une bulle bien différente. Des fumées ténébreuses étalaient leurs langues sur les parois translucides. Tourmentées, elles s’enroulaient sur elles-mêmes avant de mourir pour renaître. Parfois, entre deux lambeaux vaporeux tombant en ruine, il pouvait discerner des visages tourmentés, aux bouches tordus par des rictus de souffrance. Sous les larmes angoissées des rêves inassouvis, de la buée saline se condensait au sein de la bulle

L’homme esquissa un sourire devant l’enfant qui venait de s’arrêter devant son étal. Il effleura sa joue du bout des doigts. Le détrousseur allait pouvoir confier à son associé un nouveau fragment d’âme à cultiver dans une de ses bulles cristallines.

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